Tradition corse
L'ochju, le mauvais œil en Corse
En Corse, on dit qu'un regard peut faire du mal, même sans le vouloir. Cette croyance a un nom, l'ochju, et elle a ses gestes pour s'en protéger : le sel, le corail, le fil rouge, la prière. Voici ce que les anciens m'ont transmis.
Qu'est-ce que l'ochju ?
Ochju veut dire « œil » en corse. On l'appelle aussi le mauvais œil. Selon la tradition, c'est un regard chargé d'envie, de jalousie ou même d'admiration trop appuyée, qui peut « prendre » quelqu'un. On le jette parfois sans même le vouloir, en complimentant un enfant ou en enviant le bonheur d'une maison.
On disait de quelqu'un qui avait l'ochju qu'il était fatigué sans raison, qu'il avait mal à la tête, ou que rien ne lui réussissait. Les nouveau-nés et les jeunes enfants passaient pour les plus exposés : c'est pour eux qu'on prenait le plus de précautions.
La signadora et l'huile dans l'eau
Pour savoir si l'on avait l'ochju, on allait voir une signadora, le plus souvent une femme du village qui connaissait les prières. Elle versait quelques gouttes d'huile d'olive dans une assiette d'eau en récitant une prière à voix basse, en faisant le signe de croix. Si les gouttes s'étalaient ou disparaissaient, c'était l'ochju ; on recommençait jusqu'à ce que l'huile reste en gouttes rondes.
La prière ne s'écrit pas et ne se dit pas devant tout le monde. Elle se transmet de bouche à oreille, traditionnellement la nuit de Noël, d'une personne à une autre qu'elle a choisie. C'est ainsi qu'elle a traversé les générations.
Se protéger : les gestes d'ici
- Le sel : on en jette sur le seuil, on en bénit le jour de l'Épiphanie. Le sel garde et purifie : c'est le premier geste des maisons de l'île.
- Le corail rouge : en branche ou en petite main, on le porte sur soi ou on l'accroche au berceau des enfants. Sa couleur rouge est celle de la protection.
- L'œil de Sainte-Lucie : c'est l'opercule d'un coquillage de la Méditerranée, que l'on ramasse sur les plages. Sa spirale rappelle un œil, et on le dit porte-bonheur. Sainte Lucie est la patronne de la vue.
- Le fil rouge : noué au poignet ou au berceau, il éloigne l'ochju, comme le corail dont il a la couleur.
- La foi : les anciens ne voyaient aucune contradiction entre ces gestes et la religion. On faisait bénir l'objet, et on récitait les mêmes prières qu'à la messe.
Ce que je mets dans mes fioles
Je m'appelle Océane Riolacci. Je suis née dans une famille de Castagniccia et j'ai grandi avec les anciens qui me parlaient de l'ochju et de la façon de s'en protéger. Aujourd'hui, c'est à mon tour de faire vivre cette tradition.
Dans chaque fiole, faite à la main en Corse, je réunis ces gestes : du sel, du corail rouge, une plante du maquis (olivier, lavande, immortelle ou rose) et un liège noué de fil rouge, avec une croix au choix. Vous pouvez y ajouter un œil de Sainte-Lucie ou une main en corail. On la fait bénir, puis on la garde près de soi ou on l'offre : pour un baptême, une naissance, une communion, un mariage, ou simplement à quelqu'un qui compte.
Les fioles sont des objets de tradition et de dévotion, faits à la main. Elles ne remplacent ni un avis médical, ni un traitement.
